RDC : le discours de Joseph Kabila, entre héritage de l’AFDL, ambiguïtés politiques et équation militaire

Plus d’un an après sa précédente adresse à la nation, le 23 mai 2025, l’ancien président Joseph Kabila a repris la parole vendredi 9 octobre 2026 pour dresser un tableau sombre de la situation politique, sécuritaire et sociale en République démocratique du Congo. Sans citer directement Félix Tshisekedi, il a dénoncé ce qu’il considère comme un retour de la dictature, caractérisé notamment par le tribalisme, le népotisme, la discrimination et la gestion patrimoniale de l’État. Il a également critiqué la conduite de la guerre dans l’Est et annoncé de nouvelles initiatives pour, selon ses termes, « sauver la RDC ».

Au-delà de ce réquisitoire, cette sortie soulève plusieurs interrogations sur l’héritage politique de Joseph Kabila, les similitudes qu’il établit avec la fin du régime Mobutu et les perspectives d’un changement de pouvoir dans le contexte actuel du conflit à l’Est.

De Mobutu à Tshisekedi, le retour du discours sur la dictature

En évoquant une dictature vaincue le 17 mai 1997, Joseph Kabila fait référence à la chute de Mobutu Sese Seko, renversé par l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre (AFDL), conduite par Laurent-Désiré Kabila, son père, avec le soutien de pays voisins, notamment le Rwanda.

Dans son allocution, l’ancien président a déclaré :

« Pire, vaincue le 17 mai 1997, la dictature était de retour – et ce, sous sa forme la plus détestable moralement, celle de la tyrannie. D’où, une gouvernance plus préoccupée par la survie du régime en place que par le bien du peuple, avec, pour traits caractéristiques : l’institutionnalisation du tribalisme et du népotisme ; la discrimination et la stigmatisation des minorités ; l’instrumentalisation de la puissance publique à des fins politiques… »

Cette référence historique établit un parallèle implicite entre la fin du régime Mobutu et la gouvernance actuelle. Elle pose toutefois une question fondamentale : les circonstances qui avaient conduit à la chute de Mobutu sont-elles comparables à celles de 2026 ?

En 1996-1997, une rébellion soutenue par des pays voisins avait progressivement pris le contrôle de territoires avant de renverser le régime en place. Aujourd’hui, la situation est différente, tant sur le plan diplomatique que militaire. Le conflit dans l’Est implique notamment l’AFC/M23, dont les relations avec le Rwanda sont au cœur des tensions régionales et des prises de position internationales.

La comparaison historique mérite donc d’être examinée sans présumer que les mêmes causes produiront les mêmes effets.

Le bilan de Kabila face aux critiques adressées à Tshisekedi

En dénonçant le tribalisme, le népotisme et la gestion patrimoniale des biens publics, Joseph Kabila soulève des questions importantes de gouvernance. Mais la portée de son réquisitoire dépend aussi de sa capacité à expliquer ce qui, selon lui, distingue son projet politique de celui qu’il critique aujourd’hui.

L’ancien président a également établi un lien entre la gouvernance actuelle, la misère et la fragmentation de la cohésion nationale.

« Cette gouvernance irresponsable et surannée, la cohésion nationale a volé en éclats, tandis que la paix et le vivre ensemble ont de nouveau fait place à des conflits identitaires, à l’insécurité et à la guerre », a-t-il déploré.

Ces accusations appellent un examen fondé sur des faits et des éléments vérifiables. Elles invitent également à interroger le bilan de celui qui a dirigé le pays de 2001 à 2019.

Un ancien chef de l’État qui entend proposer une alternative ne peut se limiter à dresser le procès de son successeur. Il lui appartient aussi de présenter des propositions précises, d’expliquer les réformes qu’il souhaite engager et de répondre aux controverses associées à sa propre gouvernance.

La question est donc de savoir si Joseph Kabila entend construire une véritable alternative politique et institutionnelle ou s’il cherche avant tout à délégitimer le pouvoir actuel. Son annonce de prochaines initiatives ne permet pas encore de trancher.

AFC/M23 : la question du soutien présumé de Kabila

La nouvelle allocution prend une dimension particulière en raison des accusations portées contre Joseph Kabila au sujet de ses liens présumés avec l’Alliance Fleuve Congo (AFC) et le M23.

L’ancien président a notamment dénoncé le non-respect du cessez-le-feu convenu dans le cadre du processus de Doha et accusé les autorités congolaises de maintenir une collaboration avec plusieurs groupes armés.

« Le non-respect du cessez-le-feu signé à Doha et le maintien de cette collaboration avec le Maï-Maï, rebaptisé Wazalendo, les FDLR et plusieurs autres groupes armés étrangers », a-t-il déclaré.

Cette lecture du conflit est celle de Joseph Kabila. Elle ne permet pas, à elle seule, d’établir la responsabilité respective des parties dans les violations du cessez-le-feu.

Par ailleurs, les États-Unis ont sanctionné l’ancien président pour son soutien présumé à l’AFC/M23. Cette décision constitue un élément important du contexte politique actuel, mais elle ne prouve pas que son discours du 9 octobre constitue en lui-même la démonstration d’un soutien opérationnel à la rébellion.

Une interrogation demeure néanmoins : cette sortie vise-t-elle uniquement à dénoncer la gouvernance de Félix Tshisekedi ou s’inscrit-elle dans une stratégie plus large de recomposition de l’opposition, éventuellement articulée autour des acteurs armés ?

La réponse dépendra notamment du contenu des initiatives annoncées par l’ancien président et des actes que poseront les membres de son entourage politique.

Une rébellion confrontée à un environnement international différent

La comparaison avec l’AFDL fait apparaître une autre différence majeure : l’environnement diplomatique et juridique.

En février 2025, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté la résolution 2773, condamnant les offensives du M23 et demandant au mouvement de cesser les hostilités et de se retirer des zones contrôlées. Le texte demande également aux Forces de défense rwandaises de cesser leur soutien au M23 et de se retirer du territoire congolais.

Cette position internationale distingue le contexte actuel de celui qui avait précédé la chute de Mobutu. Les acteurs du conflit font désormais l’objet de prises de position diplomatiques et de sanctions, tandis que les relations entre Kinshasa, Kigali et leurs partenaires restent déterminantes pour l’évolution de la crise.

Cela ne suffit pas à prédire l’issue du conflit. Une rébellion dépend de plusieurs facteurs, notamment ses capacités militaires, ses alliances, ses ressources, son acceptation par les populations et le coût diplomatique de ses opérations.

La question est donc de savoir si l’AFC/M23 peut transformer son contrôle de certaines zones en une véritable légitimité politique à l’échelle nationale.

Adhésion populaire : l’AFDL et l’AFC/M23 peuvent-elles être comparées ?

Une autre interrogation porte sur la capacité de l’AFC/M23 à mobiliser une adhésion populaire comparable à celle que l’AFDL avait pu susciter auprès de certains Congolais en 1996-1997.

Il serait toutefois réducteur de présenter l’avancée de l’AFDL comme le résultat d’une adhésion populaire uniforme. La coalition bénéficiait d’un soutien extérieur et sa progression militaire ne signifie pas que l’ensemble de la population partageait son projet.

Aujourd’hui, les accusations d’exactions contre les civils, de recrutements forcés et de violations des droits humains dans les zones affectées par le conflit constituent des obstacles majeurs à l’établissement d’une légitimité durable. Ces accusations doivent être examinées à partir de témoignages et d’enquêtes documentés, sans généraliser les responsabilités au-delà des faits établis.

La question centrale est de distinguer le contrôle militaire d’un territoire du soutien volontaire de ses habitants. Une organisation peut administrer une zone sans disposer d’une adhésion populaire majoritaire.

L’AFC/M23 dispose-t-elle ainsi d’une base politique suffisamment large pour transformer ses conquêtes militaires en projet national, ou son influence repose-t-elle principalement sur le contrôle armé et les soutiens extérieurs ? Une réponse rigoureuse nécessite des données fiables sur les perceptions des populations et sur les conditions de vie dans les zones concernées.

Patrick Muyaya : « Il n’a rien d’autre à offrir que le chaos »

Le porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, a vivement réagi à l’allocution de Joseph Kabila vendredi 9 octobre, mettant en cause son bilan et ses positions politiques.

Dans un message publié sur X, il a écrit :

« Un homme du passé, nostalgique des méthodes antidémocratiques, fils-aîné du père, complice et auteur connu des crimes, condamné et sous sanctions américaines. Il n’a rien d’autre à offrir que le chaos. »

Patrick Muyaya a également réaffirmé l’engagement du gouvernement en faveur du dialogue, présenté comme une voie pour restaurer la paix et préserver l’intégrité territoriale de la RDC.

« Avec le peuple congolais, les hommes et les femmes épris de paix, nous restons fermement engagés à travers le processus du dialogue amorcé par le Président de la République pour restaurer la paix et l’intégrité territoriale », a-t-il ajouté.

Cette réaction traduit la volonté du pouvoir de contester la crédibilité politique de l’ancien président tout en présentant le dialogue comme une voie de sortie de crise.

Gaby Kuba : « Si Tshisekedi est le problème, Kabila n’est jamais la solution »

L’analyste politique Gaby Kuba a, lui aussi, critiqué la sortie de Joseph Kabila, en mettant en doute sa capacité à proposer une alternative au pouvoir actuel.

« Adresse à la nation : de quelle nation s’agit-il ? L’hôpital se moque de la charité. Si Tshisekedi est le problème, Kabila n’est jamais la solution », a-t-il déclaré.

Gaby Kuba a estimé que cette allocution devait être analysée au regard du parcours de l’ancien président et des responsabilités qu’il a exercées à la tête du pays.

Sa réaction résume une critique adressée à Joseph Kabila : dénoncer les faiblesses de la gouvernance actuelle ne suffit pas nécessairement à établir sa propre capacité à incarner une solution politique.

Seth Kikuni : « Un dernier avertissement » au pouvoir

La lecture de Seth Kikuni, membre de la plateforme Sauvons la RDC et allié politique de Joseph Kabila, est sensiblement différente. Il a présenté l’allocution comme un avertissement adressé au pouvoir de Félix Tshisekedi et annoncé de prochaines initiatives de sa plateforme.

« Ils doivent prendre ce discours comme un dernier avertissement. Et nous sommes sérieux dans ce que nous disons », a-t-il déclaré.

Interrogé sur l’éventualité d’un recours à la force pour provoquer un changement de régime, Seth Kikuni a affirmé que l’AFC/M23 avait « déjà pris les armes comme opposition armée pour combattre Félix Tshisekedi », tout en présentant Sauvons la RDC comme une plateforme qui « mène son combat ».

Il a également annoncé que la plateforme ferait connaître « dans les prochains jours » ses intentions pour, selon ses termes, « mettre fin à cette tyrannie ».

Ces déclarations donnent une dimension plus concrète aux interrogations soulevées par le discours de Joseph Kabila. Elles ne permettent cependant pas, à elles seules, de conclure que la plateforme prépare une action militaire ou qu’elle dispose des moyens nécessaires pour provoquer un changement de régime.

Peter Kazadi : Kabila pourrait prendre la tête d’une branche de la rébellion

De son côté, Peter Kazadi, cadre de l’UDPS, a affirmé que Joseph Kabila s’apprêterait à prendre la tête d’une branche de la rébellion.

Il a déclaré s’appuyer sur des « informations vérifiées », sans que les éléments permettant d’étayer cette affirmation soient détaillés dans les propos rapportés.

Cette déclaration doit donc être considérée comme une accusation politique qui nécessite des éléments de corroboration indépendants. Elle illustre néanmoins le niveau de suspicion qui entoure désormais les intentions de l’ancien président et ses rapports présumés avec les acteurs du conflit dans l’Est.

La confrontation entre les déclarations de Peter Kazadi, les avertissements de Seth Kikuni et les dénégations ou explications éventuelles de l’entourage de Joseph Kabila sera importante pour distinguer les faits établis des interprétations politiques.

Quel avenir pour le changement de régime annoncé ?

À ce stade, plusieurs scénarios demeurent possibles. Joseph Kabila peut chercher à structurer une opposition politique, à peser sur le dialogue national ou à fédérer des forces autour d’un projet de transition. La possibilité d’une stratégie de rupture plus radicale est également évoquée par certains de ses alliés, mais les intentions opérationnelles de l’ancien président restent à établir.

La réussite d’un éventuel projet de changement dépendrait de nombreux facteurs : l’adhésion populaire, les rapports de force militaires, les soutiens régionaux, les sanctions internationales, la cohésion des forces politiques et la capacité des institutions à répondre aux attentes de la population.

Il serait donc hasardeux de prédire l’issue d’une éventuelle insurrection. L’expérience historique rappelle que la chute d’un régime ne garantit pas automatiquement la démocratie, la stabilité ni la fin des conflits.

L’adresse de Joseph Kabila ouvre ainsi une nouvelle séquence politique, sans encore préciser la nature exacte de ses prochaines initiatives. Le pouvoir de Félix Tshisekedi devra répondre aux critiques sur la gouvernance, la cohésion nationale et la conduite de la guerre. L’ancien président, pour sa part, devra exposer ses propositions et clarifier les interrogations suscitées par ses rapports présumés avec les acteurs armés.

Le véritable enjeu n’est donc pas seulement de savoir qui pourrait remplacer le pouvoir actuel, mais par quels moyens, avec quelle légitimité et pour quel projet de société. C’est à l’aune de ces critères, et non de la seule virulence des discours, que pourra être appréciée la portée réelle de cette nouvelle sortie de Joseph Kabila.

Par Marius Bopenga
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