11-Septembre: quand la «guerre contre le terrorisme» a révélé les limites de l’hyperpuissance américaine

Au même titre que les bombardements atomiques de Hiroshima et de Nagasaki ou que la chute du mur de Berlin, les attentats du 11 septembre 2001 font partie de la mémoire collective contemporaine. Mais pour la diplomatie américaine, comme pour le regard porté par le reste du monde sur le pays, il s’agit d’un moment de rupture sans précédent.

Au matin du 11 septembre 2001 à New York, deux avions de ligne percutent les tours jumelles du World Trade Center. Un troisième aéronef éventre le Pentagone. Un quatrième, qui visait probablement le Capitole, s’écrase dans la campagne de Pennsylvanie. Le bilan de cet attentat mené par un groupe non-étatique, des terroristes d’al-Qaïda, est le plus sanglant de l’Histoire : 2 977 morts et 6 000 blessés en à peine deux heures. Le monde entier est sous le choc. Même en Iran, lors de la prière du vendredi, les autorités interdisent aux fidèles de scander les habituels slogans anti-américains à la sortie de la prière, rapporte CNN à l’époque. 

C’est la réaction de Washington qui fait que ces attentats sans précédent deviennent un épisode majeur dans le cours de l’Histoire. Car « il n’était pas du tout évident que cet événement devienne un grand basculement stratégique pour les grands équilibres mondiaux : un acteur non étatique a attaqué les États-Unis mais ces derniers n’en sont pas sortis à genoux », analyse en 2023 Élie Baranets, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (Irsem). 

Le début d’une nouvelle ère 

Les attentats du 11 septembre 2001 marquent donc un tournant dans les relations internationales et dans la politique étrangère des États-Unis, dont le multilatéralisme sera une victime collatérale.Et l’unilatéralisme va ainsi devenir, dans les années qui suivent, pour Washington, la voie à privilégier.  

L’administration Bush choisit de traquer les responsables des attentats, et ce quel qu’en soit le prix. Le concept de « guerre contre le terrorisme » est érigé en principe directeur de la politique étrangère et de sécurité des États-Unis ; le nouveau président américain définit aussi un « axe du mal » (Irak, Iran et Corée du Nord) à combattre et élargit le champ d’application du concept de « guerre préventive ».

Dès le mois d’octobre 2001, George W. Bush lance sa première guerre post-11-Septembre contre l’Afghanistan des talibans, pays dans lequel vit alors Oussama Ben Laden. Cette guerre durera vingt ans et s’achèvera par une débâcle des États-Unis et de leurs alliés occidentaux. 

Puis l’Irak est attaqué en 2003, sans l’aval des Nations unies et à la suite d’un mensonge : l’existence d’un prétendu arsenal d’armes de destruction massive. Le pays plonge dans la guerre civile. Washington aide à l’installation d’un pouvoir chiite à Bagdad, provoquant de facto une continuité politique territoriale chiite de l’Iran jusqu’au Sud-Liban en passant par l’Irak et la Syrie. 

Aussi, alors que les groupes terroristes étaient quasi inexistants en Irak, l’État islamique émerge et devient une nouvelle menace pour les États-Unis et leurs alliés. La violence de la guerre s’accompagne de celle des photos et des vidéos. « Avec les images des soldats états-uniens tenant en laisse les prisonniers d’Abou Ghraïb, plus besoin d’agents recruteurs pour les jihadistes », analyse en 2021 l’économiste Thomas Piketty dans Le Monde.  

Une étude menée en 2024 à l’université Brown de Providence aux États-Unis, intitulée « The Costs of War Project », estime que plus de 940 000 personnes ont été tuées par les violences de guerre directes survenues après le 11 septembre en Irak, en Afghanistan, en Syrie, au Yémen et au Pakistan entre 2001 et 2023. Parmi elles, plus de 432 000 étaient des civils.

Par ailleurs, de 3,6 à 3,8 millions de personnes sont mortes indirectement dans les zones de guerre post-11-Septembre, ce qui porte le bilan total à au moins 4,5 à 4,7 millions de morts. Un chiffre qui ne cesse d’augmenter. Le narratif du président Bush, cette « guerre contre le terrorisme », a ainsi permis de justifier les attaques et les morts dans de nombreux pays du globe. « Le 11-Septembre a donné naissance à l’idée que la sécurité sur le sol américain dépendait de la mise en place des valeurs démocratiques dans le monde musulman », affirme en 2021 dans The Atlantic le journaliste et écrivain américain George Packer. 

L’échec de la « guerre globale contre le terrorisme » 

À côté du dramatique bilan humain, de nombreuses libertés sont remises en cause. Fin octobre 2001, le Congrès américain adopte le Patriot Act, avec pour objectif de donner à Washington, sur le plan intérieur, une grande latitude pour « combattre le terrorisme ». Le texte étend les pouvoirs de surveillance et d’enquête des autorités, durcit l’immigration et les conditions de détention de certains étrangers… Il s’accompagne d’un corpus d’actes juridiques et de notes internes qui facilitent le recours aux assassinats ciblés et à la torture. L’État de droit recule au cœur même de l’Occident.

Pour Maud Quessard*, directrice du domaine Europe Espace Euratlantique à l’Irsem, maître de conférences et spécialiste de politique étrangère américaine, ces guerres sans fin et sans succès ont affaibli et fragilisé les États-Unis, non seulement en termes d’image à l’extérieur mais aussi en raison de leur coût à l’intérieur. « Après le 11-Septembre, avec Bush, s’ouvre une période résumée par un unilatéralisme musclé et messianique visant à promouvoir le « regime change », et perçu comme une croisade occidentale. On parle alors de « wilsonisme botté », terme du chercheur Pierre Hassner : on est toujours dans l’idée d’être porté par des valeurs universelles mais de manière musclée, en utilisant la force militaire. À l’époque, on n’est donc pas dans le retrait, mais encore dans l’interventionnisme. D’où ces longues guerres américaines qui sont des débauches de forces et de budgets pour finalement ne pas du tout aboutir à la fin. Et l’on voit que ça n’a pas du tout fonctionné. Le 11-Septembre a fait exploser le fait que tout le monde ne pense pas que les États-Unis soient le modèle à suivre. » D’autant que le terrorisme frappe toujours à cette époque, de Londres à Madrid en passant par Paris, mais aussi Bombay ou Orlando. 

Le changement de narratif se développe avec les successeurs du président Bush, Obama puis surtout Trump durant son premier mandat, qui affiche dorénavant une nouvelle priorité : « America First », « l’Amérique d’abord ». Entre 2017 et 2021, la doctrine de Trump rompt en effet nettement avec celle de George W. Bush, même si le nouveau locataire de la Maison Blanche utilise encore la période du 11-Septembre et cet état d’exception pour servir de matériaux presque juridiques et législatifs pour, sous couvert de protection et de renforts de sécurité nationale, mettre en place une forme d’état d’exception avec des mesures qui sont en réalité plutôt liberticides, mais qui ne sont pas du tout présentées comme telles.   

« Les trumpistes, les Maga, ont en tête toute cette histoire et se disent qu’il faut abandonner toute idée de vouloir répandre la démocratie, qui n’est peut-être d’ailleurs pas un si bon modèle que ça. Ils en ont assez aussi des interventions extérieures, analyse Maud Quessard. Ce précédent-là a donc un double enseignement : il ne faut pas se leurrer en pensant qu’on va changer le monde, surtout en imposant un modèle dont on est nous-mêmes pas tout à fait sûrs, et on n’est plus véritablement sur la même longueur d’ondes que nos alliés ou que nos prédécesseurs sur les valeurs universelles qu’on veut porter à l’extérieur. L’autre point est : pas d’aventure extérieure avec des débauches militaires qui nous coûtent très cher. Ça, c’était le principe de départ de Trump avant l’Iran. » 

Washington a en effet envahi l’Irak avec l’idée du « régime change ».Pour l’Iran, en 2026, l’objectif était beaucoup plus flou. « J’ai été très surprise des comparaisons hâtives qu’on a pu faire entre l’Irak et l’Iran dans un premier temps du conflit. Ce n’est pas la même administration, ni les mêmes objectifs, ni les mêmes moyens, ni les mêmes erreurs. » Depuis 1979, l’Iran a toujours été un dossier important pour les États-Unis, quelle que soit l’administration en place. Il y a toujours eu un consensus contre Téhéran. Sauf quand il s’est agi de s’engager dans une opération militaire comme celle qui a été déclenchée le 28 février.  

Vers un autre monde ? 

Au lendemain des attentats du 11-Septembre, les États-Unis misent sur leur force militaire, quitte à dépenser des milliards de dollars supplémentaires et à remettre en cause l’État de droit. Au même moment, la Chine, qui coopère avec Washington dans la lutte contre le terrorisme, poursuit son ascension économique et stratégique. En décembre 2001, après plus de quinze années de négociations, Pékin devient membre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Une intégration qui accélère son essor économique. À partir de 2003, Pékin bénéficie également, sur le plan diplomatique, de l’affaiblissement de l’image internationale des États-Unis, empêtrés dans ses aventures militaires et ses mensonges.

Aussi, la « guerre contre le terrorisme », qui devait éradiquer toute menace, y compris celles des États dénoncés comme « voyous », est un échec. Et le monde est bien loin d’être pacifié. « Nous sommes un empire maintenant, nous créons notre propre réalité », déclarait pourtant un conseiller de Bush en 2002, signe aujourd’hui de la méconnaissance des néoconservateurs du monde extérieur. Un quart de siècle après les attentats-suicides du 11-Septembre, le monde en subit encore les répercussions.  

« Bref, analyse en 2021 le philosophe politique Luuk van Middelaarmême si Washington préfère ne pas en parler, l’Afghanistan et la Chine nous disent en réalité la même chose : l’Occident ne peut pas modeler le monde à son image. Il nous faut partager la planète avec des puissances qui ne sont pas démocratiques (et qui ne le deviendront très probablement pas). Une mise à jour de notre vision du monde s’impose, et elle mérite que l’on s’y attarde plus que ce que veulent bien admettre les pourfendeurs pressés de nouvelles injustices. » 

Pour de nombreux commentateurs et analystes, le 11-Septembre est aussi la « fin du siècle américain ». Mais pour Maud Quessard, ce siècle américain se referme davantage avec Trump qu’avec le 11-Septembre. « Ce siècle est vraiment achevé avec la période Trump qui n’est pas une parenthèse, qui fait changer d’objectifs, d’outils et de lignes directrices. Les États-Unis sont quand même restés la puissance de référence en termes économiques et commerciaux comme en termes militaires, de 2001 à 2026. Ça sera peut-être moins le cas dans la lecture qu’on fera de la période qui s’ouvre et qui va être la succession de Trump. » 

Le choc de plusieurs civilisations 

Les attentats du 11-Septembre sont aux yeux de beaucoup la concrétisation de la thèse avancée par Samuel Huntington en 1993 : le choc des civilisations. Selon cette théorie, les conflits majeurs sont dorénavant motivés par des différences culturelles et religieuses entre blocs de civilisations, et beaucoup moins par des idéologies politiques ou des intérêts économiques.  

« Il ne faut pas voir ce choc des civilisations de manière binaire, les États-Unis qui seraient à la tête de l’Occident contre le reste du monde, conclut Maud Quessard. Il faudrait peut-être décentrer un peu le regard et le penser avec les outils, les objets et les glissements de notre période contemporaine : c’est l’effritement ou la fragmentation des civilisations plutôt qu’un choc dual, binaire, très antagoniste. Aujourd’hui, plusieurs civilisations s’affrontent, on parle beaucoup de désoccidentalisation du monde. Cela peut être vu et utilisé par des petites et moyennes puissances des Sud qui veulent peut-être offrir une forme de troisième voie en essayant de saisir ce déclin relatif des États-Unis et cette mise en concurrence très forte de puissances avec la Chine et la Russie. Plusieurs puissances essaient de redessiner l’ordre international dans lequel on se trouve. C’est le choc des civilisations, mais vraiment au pluriel. » 

Un quart de siècle après, le 11-Septembre n’apparaît plus seulement comme un attentat, ni même comme le début de la « guerre contre le terrorisme », mais comme une césure historique qui a accéléré le déclin relatif de l’hégémonie américaine, fragilisé l’État de droit au cœur de l’Occident et ouvert la voie à un monde plus fragmenté.

*« La puissance sans principe. Le nouvel empire américain », éditions du Seuil, à paraître le 9 octobre. 

RFI

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