Les États-Unis projettent d’ouvrir un centre de quarantaine et de soins au Kenya pour accueillir les ressortissants nord-américains qui ont pu être exposés au virus Ebola à l’origine d’une épidémie en RD Congo et en Ouganda. Une approche qui rompt avec la pratique habituelle des États-Unis, et d’une majorité de pays, de rapatrier leurs ressortissants confrontés à des épidémies mortelles.
Un peu en Allemagne, un peu en République tchèque et pourquoi pas au Kenya. Les États-Unis semblent chercher à éviter, autant que faire se peut, de rapatrier sur leur sol des ressortissants qui ont pu être exposés à l’épidémie d’Ebola active en République démocratique du Congo et en Ouganda depuis mai 2026.
Dernier exemple en date : Washington serait sur le point d’ouvrir un centre de soin au Kenya pour y traiter les soignants américains qui ont pu être au contact du virus ou de malades, racontent le Wall Street Journal et le New York Times, mardi 26 mai. Le Kenya, sans aborder le point précis de l’ouverture d’un nouveau centre de soin voulu par Washington, a reconnu dans un communiqué publié mercredi mener des « discussions avec le gouvernement américain et d’autres partenaires internationaux » pour renforcer la réponse à l’épidémie d’Ebola dans la région
Quand Donald Trump critiquait Barack Obama
« C’est une rupture forte avec la manière dont les précédentes administrations ont réagi aux épidémies, en rapatriant les soignants et autres ressortissants américains pour être pris en charge dans des unités médicales spécialisées aux États-Unis », soulignent ces deux médias nord-américains.
En 2014, lors de la précédente importante épidémie d’Ebola, « Barack Obama avait fait rapatrier des Américains et Donald Trump, déjà à l’époque, avait vivement critiqué cette décision« , souligne Nathalie MacDermott, épidémiologiste associée au King’s College de Londres qui a travaillé sur les épidémies d’Ebola frappant le continent africain.
Autre président, autres mœurs. Déjà au début de cette épidémie – qui a contaminé plus de 1 000 personnes et causé la mort d’au moins 220 patients en moins de deux semaines -, Washington avait préféré envoyer un médecin américain en Allemagne afin qu’il soit pris en charge en Europe. Depuis lors, six autres ressortissants américains ont été accueillis, à la demande de l’administration Trump, dans des unités spécialisées sur le territoire allemand et en République tchèque, a appris le quotidien The New York Times.
La réaction américaine « est plutôt inhabituelle », assure Nathalie MacDermott. « D’ordinaire, les pays occidentaux cherchent à faire rapatrier leurs ressortissants qui ont pu être exposé à des virus dans des pays étrangers », confirme Paul Hunter, épidémiologiste à l’université East Anglia.
Ce n’est pas une règle absolue. Par exemple, « il faut d’abord déterminer si le patient est en état de voyager. S’il est déjà gravement malade, il vaut peut-être mieux le soigner d’abord sur place pour stabiliser son état avant de penser à le rapatrier », explique Nathalie MacDermott.
Des centres de soins spécialisés
Le retour au bercail s’explique en partie par le souhait des autorités nationales de veiller directement sur le sort et la santé de leurs ressortissants, surtout dans le cas de pathologies aussi graves qu’Ebola. De plus, « la plupart des pays dits à hauts revenus disposent de centres de soins spécialisés où ces patients peuvent recevoir les meilleurs soins possibles », souligne Nathalie MacDermott.
« Les États-Unis disposent de plusieurs structures dotées des équipements les plus perfectionnés et d’un personnel soignant spécialement formé pour la prise en charge de personnes exposées aux virus les plus dangereux comme Ebola », confirme The New York Times.
Ce qui ne signifie pas que le continent africain en est dépourvu. « Il y a vraiment de tout, et certaines installations n’ont rien à envier à celles qui existent en Europe ou aux États-Unis. Surtout le personnel est souvent très bien formé car ces pays ont pu être confrontés plus directement à d’importantes épidémies », analyse Paul Hunter.
Le rapatriement peut surtout permettre de mettre le patient entre les mains de médecins moins débordés. C’est important pour la personne exposée au virus et pour le personnel soignant. Ainsi, en Ouganda, il existe de très bonnes installations d’après les experts interrogés. Mais si le flux des patients augmente au fur et à mesure que l’épidémie se propage, la pression sanitaire sur les installations locales ou régionales – y compris au Kenya – risque de devenir très forte. « Dans le cas d’un virus comme Ebola, il faut pouvoir prendre son temps pour être très précautionneux et changer souvent de combinaison afin de minimiser le risque de contagion, ce qui est difficile à faire lorsqu’on est débordé », assure Paul Hunter.
Pour le patient, une prise en charge dans le meilleur environnement possible peut s’avérer vitale car la souche Bundibugyo du virus Ebola, responsable de l’épidémie actuelle, a un taux de létalité élevé compris entre 30 % et 50 %. « Même si on ne dispose pas de suffisamment de données pour l’étayer, on peut dire que généralement les patients transférés dans les centres de soins les plus sophistiqués ont un bien meilleur pronostic », affirme Nathalie MacDermott.
Fermer les frontières américaines à Ebola ?
En ne rapatriant pas le personnel soignant américain exposé au virus Ebola, l’administration Trump met-elle en danger ces ressortissants ? Un centre de quarantaine et de soin construit au Kenya pour l’occasion risque de ne pas être à la hauteur des installations américaines dernier cri « qui existent depuis des décennies », souligne Craig Spencer, un spécialiste des questions de santé publique à l’université Brown, interrogé par The New York Times.
Il peut cependant faire l’affaire. « Lors de la dernière épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest en 2014, la plupart des centres de soins construits pour l’occasion se sont révélés de bon niveau compte tenu de la situation », nuance Paul Hunter.
Il n’empêche qu’une telle gestion sanitaire de la part de Donald Trump peut sembler discutable. En 2014, il avait ainsi reproché à Barack Obama de prendre le risque « d’importer » l’épidémie aux États-Unis. Le danger de propagation d’un virus comme Ebola « suscite des craintes légitimes, mais d’un point de vue scientifique, elles ne sont pas rationnelles car aujourd’hui on sait prendre toutes les précautions nécessaires pour rapatrier en toute sécurité des personnes exposées au virus. Le risque de contagion – si la personne a été effectivement contaminée – est minime », affirme Nathalie MacDermott.
Mais si le président américain refuse de rapatrier ses ressortissants par crainte de contagion, qu’en est-il du Kenya ? Le pays ne compte pour l’heure aucun cas d’Ebola et l’ouverture d’un centre de soins destiné à des patients américains n’est peut-être pas sans risque, même si les États-Unis assurent qu’il sera doté des meilleurs équipements et encadré par une équipe de soignants américains spécialement formée, selon les experts interrogés. Contactées par France 24 pour savoir si elles donneraient leur accord à ce projet, les autorités kenyanes n’ont pas répondu.
France 24






