L’ancien vice-président de la République démocratique du Congo, Azarias Ruberwa, rejette l’idée selon laquelle les guerres qui se succèdent dans l’Est du pays depuis près de trois décennies seraient imputables à une seule communauté, en particulier aux Banyamulenge. Interrogé par la journaliste Elysée Odia, il qualifie cette lecture de « fausse et dangereuse » et dénonce les discours politiques qui, selon lui, entretiennent les amalgames entre Banyamulenge, Tutsis congolais et Rwandais.
La question des responsabilités communautaires dans les conflits de l’Est de la RDC demeure particulièrement sensible. Depuis plusieurs décennies, les guerres, rébellions et interventions étrangères ont profondément marqué les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, alimentant parallèlement des tensions autour de l’identité, de la nationalité et de l’appartenance communautaire.
C’est dans ce contexte qu’Azarias Ruberwa a répondu à une question d’Elysée Odia portant sur l’idée selon laquelle ces différents conflits seraient, au fond, l’œuvre d’une seule communauté : les Banyamulenge.
Pour l’ancien vice-président, cette interprétation est historiquement erronée et politiquement dangereuse.
L’exemple de Laurent-Désiré Kabila
Pour démontrer la complexité des acteurs impliqués dans les différentes guerres congolaises, Ruberwa évoque notamment Laurent-Désiré Kabila, figure historique de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL).
Il rappelle que Kabila n’appartenait pas à la communauté banyamulenge et qu’il s’était pourtant imposé comme l’un des principaux opposants au régime de Mobutu Sese Seko avant de conduire, en 1996-1997, la rébellion qui allait aboutir à la chute du régime de Mobutu et à son arrivée à la présidence de la République.
L’ancien vice-président insiste ainsi sur la diversité des forces qui ont participé aux différentes séquences de l’histoire politique et militaire de la RDC.
Pour lui, réduire l’ensemble de ces événements à l’action d’une seule communauté revient à effacer la multiplicité des acteurs politiques, militaires et régionaux ayant participé aux crises successives.
Une attaque particulièrement virulente contre certains responsables politiques
Azarias Ruberwa ne s’est toutefois pas limité à une lecture historique de la question. Il a également livré une violente charge contre certains responsables politiques qu’il accuse d’entretenir, dans leurs interventions publiques, une confusion entre les Banyamulenge et le Rwanda.
Dans des propos particulièrement offensifs, il a déclaré :
« Nous ne pouvons pas accepter d’être intimidés ou effacés de la carte congolaise par un groupe d’ivrognes. Ils passent leurs nuits chaque jour dans les boîtes de nuit, derrière les fesses des femmes. Ils se réveillent ivres, ils changent les costumes qu’ils ont dans leurs véhicules pour aller s’asseoir à l’Assemblée nationale et au Sénat, alors que leurs cerveaux sont restés dans les boîtes de nuit.
Et ils passent devant les médias pour citer les Banyamulenge et les Rwandais en désordre. Nous sommes Congolais et nous le resterons. Si vous voyez bien, les Tutsis ont déjà vu qu’ils sont à leur apogée en RDC. C’est pour cette raison qu’ils commencent à s’agiter gratuitement. »
Ces propos, particulièrement durs, traduisent le niveau de tension entourant actuellement la question identitaire dans le débat politique congolais.
« Nous sommes Congolais et nous le resterons »
Au cœur de l’intervention de Ruberwa se trouve une volonté de réaffirmer l’appartenance des Banyamulenge à la nation congolaise.
Sa formule — « Nous sommes Congolais et nous le resterons » — intervient dans un contexte où les débats sur la nationalité et l’identité des communautés d’origine rwandaise en RDC sont régulièrement ravivés par la guerre dans l’Est.
Cette question est devenue encore plus sensible avec la progression de l’AFC/M23, soutenue par le Rwanda selon Kinshasa et plusieurs rapports internationaux, et les accusations portées contre Kigali.
Dans une partie de l’opinion congolaise, la proximité entre certains acteurs du conflit et le Rwanda nourrit des amalgames entre les groupes armés, l’État rwandais et certaines communautés présentes depuis plusieurs générations sur le territoire congolais.
Ruberwa estime manifestement qu’une telle confusion est dangereuse, puisqu’elle peut transformer une confrontation essentiellement politique et militaire en conflit communautaire.
Ne pas confondre mouvement armé et communauté
L’un des enjeux majeurs soulevés par cette déclaration est précisément la distinction entre les responsabilités politiques ou militaires et l’appartenance communautaire.
Les guerres qui ont ravagé l’Est de la RDC depuis les années 1990 ont impliqué une multitude d’acteurs : groupes rebelles congolais, forces gouvernementales, pays voisins, mouvements politiques, milices locales et acteurs internationaux.
Attribuer collectivement leurs conséquences à une communauté revient donc à simplifier considérablement une histoire particulièrement complexe.
Cela ne signifie pas que les responsabilités individuelles ou politiques doivent être ignorées. Mais elles doivent être établies sur la base des actes et des décisions des acteurs concernés, plutôt que sur leur appartenance ethnique.
Une déclaration qui intervient dans un contexte explosif
La sortie d’Azarias Ruberwa intervient alors que le débat politique congolais est marqué par une forte polarisation autour de la guerre dans l’Est.
Les accusations de soutien du Rwanda à l’AFC/M23, les revendications territoriales, les déplacements de populations et les tensions communautaires ont considérablement durci le discours public.
Dans ce contexte, toute déclaration faisant référence aux Banyamulenge, aux Tutsis congolais ou aux Rwandais est susceptible de provoquer de fortes réactions.
La prise de position de Ruberwa peut donc être comprise comme une dénonciation des amalgames visant une communauté, mais également comme une intervention dans un débat politique beaucoup plus large sur l’identité congolaise et la responsabilité dans les conflits de l’Est.
Le paradoxe d’une réponse elle-même très polémique
Les propos de l’ancien vice-président soulèvent néanmoins un paradoxe.
Alors qu’il dénonce les discours susceptibles de stigmatiser une communauté, il adopte lui-même un ton extrêmement virulent à l’égard de certains responsables politiques, les qualifiant notamment d’« ivrognes » et mettant en cause leur comportement.
Cette rhétorique risque de déplacer le débat du terrain des faits et des responsabilités vers celui de l’affrontement personnel.
Or, la question soulevée par Elysée Odia est particulièrement importante pour la stabilité du pays : peut-on analyser trente années de conflits dans l’Est de la RDC à travers le prisme d’une seule communauté ?
La réponse exige davantage qu’une confrontation de discours. Elle suppose un examen historique des différentes rébellions, des acteurs congolais et étrangers, des intérêts politiques et économiques ainsi que des dynamiques régionales qui ont façonné la crise.
Un débat qui mérite de sortir des amalgames
Au-delà de la polémique provoquée par ses déclarations, Ruberwa pose donc une question de fond : la RDC peut-elle parvenir à comprendre et à résoudre la crise de l’Est en continuant à confondre appartenance communautaire et responsabilité politique ?
La réponse est probablement négative.
Une communauté ne peut être tenue collectivement responsable des actes de certains individus ou groupes armés qui s’en réclament ou auxquels elle est associée dans le débat public.
À l’inverse, la dénonciation des amalgames ne doit pas empêcher l’établissement des responsabilités précises des acteurs politiques, militaires ou étatiques impliqués dans les conflits.
Entre la stigmatisation collective et le déni des responsabilités individuelles, l’enjeu pour la RDC est de parvenir à construire un débat fondé sur les faits, l’histoire et le droit.
Les propos d’Azarias Ruberwa, par leur virulence, relancent ainsi une question qui dépasse largement sa personne : dans une RDC confrontée à une nouvelle phase de guerre dans l’Est, comment préserver l’unité nationale sans occulter les responsabilités réelles et sans transformer les appartenances communautaires en critères de culpabilité collective ?
Par Pascal Kabeya
CONGO PUB Online





