Le roi Harald V de Norvège, jusqu’alors doyen des souverains en Europe, est décédé ce vendredi 28 août à 89 ans, a annoncé le Palais royal norvégien. Doyen des monarques européens, cet infatigable navigateur a guidé la monarchie norvégienne sur la voie de la modernité.
Harald n’a pas six ans quand la Seconde Guerre mondiale bouleverse son existence. En avril 1940, les troupes allemandes envahissent la Norvège. Tandis que son grand-père Haakon VII et son père, le prince héritier Olav, rejoignent Londres, ils gagnent avec sa mère et ses deux sœurs les États-Unis. Il y découvre Washington, Bethesda, une scolarité américaine et ses premières obligations officielles auprès des soldats norvégiens.
En juin 1945, le jeune prince rentre au pays et devient le premier membre de la famille royale à fréquenter l’école publique. Il poursuit des études secondaires à Oslo, avant de se former à la fois à l’université et dans les écoles militaires norvégiennes. Plus tard, il complète son parcours à Oxford, où il étudie l’histoire, l’économie et la science politique, mais c’est dans les sports nautiques que le jeune prince s’illustre tout particulièrement.
Passionné de voile depuis l’enfance, il représente la Norvège aux Jeux olympiques de Tokyo en 1964, Mexico en 1968 et Munich en 1972, porte-drapeau de son pays, capitaine de bateaux qui trimballent l’image d’une monarchie athlétique et populaire. Plus tard, devenu roi, il continuera de régater, accumulant titres européens et mondiaux en yachting, jusqu’à une carrière nautique qui se prolongera bien au-delà de ses 80 ans. Skieur, chasseur et pêcheur, Harald cultive l’image d’une monarchie proche de la nature, enracinée dans ses montagnes et ses fjords.
Longue bataille sentimentale
Sur le plan personnel, sa vie est marquée par une longue bataille sentimentale. En 1958, le prince héritier Harald rencontre, chez des amis, une jeune femme brune aux yeux noisette : Sonja Haraldsen, fille d’un commerçant d’Oslo. Le coup de foudre est immédiat. Mais pour le roi Olav, cette union est impensable : Sonja n’est pas de sang royal. Le gouvernement s’interroge, l’opinion s’agite, la presse évoque d’autres princesses potentielles. Harald tient bon.
Pendant neuf ans, il s’oppose à son père. À 30 ans, il pose un ultimatum : ou il épousera Sonja, ou il ne se mariera jamais. Dans une dynastie qui ne compte aucun autre héritier direct, cette décision menace jusqu’à la continuité de la monarchie. Olav finit par céder. Le 29 août 1968, le mariage de Harald et Sonja est célébré à la cathédrale d’Oslo. À travers cette union, la Norvège voit sa monarchie descendre d’un piédestal figé pour se rapprocher de la vie réelle de ses sujets.
Le couple a deux enfants : la princesse Märtha Louise, née en 1971, et le prince Haakon, futur héritier, né en 1973. Ils grandissent dans une famille où la voile, le ski et la vie au grand air sont aussi importants que les cérémonies officielles. Mais la préparation au rôle royal est constante. À la mort de Haakon VII, en 1957, Olav devient roi, et Harald, à 20 ans, devient prince héritier. Il assiste très tôt aux conseils des ministres, assure la régence quand son père est absent ou malade, effectue des visites officielles. Il apprend un métier qui est autant un rôle symbolique qu’une discipline constitutionnelle.
Un roi moderne
Le 17 janvier 1991, le destin bascule. Olav V meurt, à 87 ans. Dès les premières heures de son règne, le prince Harald désormais roi, doit organiser le deuil national tout en affirmant sa propre légitimité. Le 23 juin 1991, il est consacré en la cathédrale de Nidaros à Trondheim, lieu historique des rois de Norvège. Il reprend la devise familiale : « Alt for Norge » – « Tout pour la Norvège » et décide dans la foulée de moderniser une institution au rôle essentiellement symbolique, sans pouvoir politique direct, mais avec une influence morale réelle.
Le roi joue la transparence en publiant les comptes de la maison royale et en ouvrant régulièrement le palais au public. Il rénove et met à disposition des Norvégiens et des touristes plusieurs résidences royales. Il profite de ses discours – vœux de fin d’année et ouverture du Parlement notamment – pour prôner la tolérance et l’écologie, s’impliquant notamment dans la défense de l’environnement. Il adapte aussi l’institution aux évolutions sociales : c’est sous son règne qu’est adoptée la succession égalitaire, permettant à sa petite-fille Ingrid Alexandra, de devenir un jour reine de Norvège.
Harald refuse de reproduire la rigidité qui avait marqué sa propre jeunesse. Quand son fils Haakon lui présente Mette-Marit Tjessem Høiby, jeune femme déjà mère d’un petit garçon et au passé mouvementé, le roi choisit de soutenir cette union plutôt que de la combattre. Il confirme une nouvelle fois que la monarchie norvégienne n’est pas coupée du réel. De même, il respecte le choix de sa fille Märtha Louise, qui renonce à son titre d’altesse royale pour mener une carrière indépendante, entre littérature, spiritualité et entrepreneuriat.
Mais c’est surtout dans les moments de crise que la figure d’Harald V prend toute sa mesure. Au lendemain des attentats du 22 juillet 2011, qui frappent Oslo et l’île d’Utøya, le roi apparaît comme un repère moral. Ses discours fédérateurs appellent au calme, à l’unité, à la défense d’une société ouverte. Il rappelle que la liberté est plus forte que la peur, que la Norvège doit rester une démocratie inclusive et accueillante. Sa présence au chevet des familles, son écoute et son soutien touchent profondément la population et renforcent durablement sa popularité.
Une monarchie dans la tourmente
La boussole morale dont le roi se veut le gardien va pourtant être mise à mal à la fin de son règne. Car la couronne traverse la pire crise de son histoire, secouée par des scandales et des révélations embarrassantes impliquant certains de ses membres. La publication en 2026 de documents aux États-Unis a mis en évidence une correspondance soutenue et à la tonalité parfois intime entre la princesse Mette-Marit et le criminel sexuel Jeffrey Epstein entre 2011 et 2014. La princesse a aussi dû faire face aux démêlés judiciaires de son fils, Marius Borg Høiby, condamné la même année à quatre ans de prison ferme pour deux viols et 32 autres chefs d’accusation.
Ces affaires ont provoqué dans la sphère politique et l’opinion publique norvégienne un débat inédit sur la légitimité et l’avenir de l’institution. Bien qu’une majorité de Norvégiens reste attachée à la couronne et à la monarchie constitutionnelle, des critiques s’élèvent pour réclamer des réformes profondes afin d’éviter de telles dérives. Ceux qui rêvent d’une république vont même jusqu’à dénoncer les problèmes inhérents à un régime monarchique.
Ces dernières années, Harald V a également dû composer avec la fragilité croissante de sa santé, l’amenant à alléger son programme officiel. À plusieurs reprises, son fils Haakon a assuré la régence, conformément à la Constitution, et devrait désormais lui succéder. Malgré ses problèmes, le roi a toujours refusé d’abdiquer, fidèle à la formule de son grand-père, considérant que l’on est roi « jusqu’à la mort ». Une manière de respecter le serment prononcé devant le Storting et de maintenir, dans un pays très moderne, une continuité symbolique.
RFI





