À l’heure où l’Afrique cherche sa place dans la gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle, la question de la souveraineté numérique ne peut se limiter aux déclarations politiques ou aux grands sommets internationaux. Pour Kuate Joël Parfait, ingénieur, entrepreneur et auteur, cette souveraineté se joue d’abord sur le terrain, dans les PME, les compétences locales et les usages concrets de la technologie. À rebours des approches purement institutionnelles, cette tribune défend une vision pragmatique : c’est par la formation, l’investissement productif et l’appropriation de l’IA par les petites entreprises que l’Afrique pourra devenir un acteur à part entière du numérique.
Dans un atelier de couture de Douala, une gérante de douze salariés utilise l’intelligence artificielle pour rédiger ses factures et suivre sa trésorerie. Elle ne le formule pas ainsi, mais elle vient de poser un acte de souveraineté numérique plus concret que bien des déclarations officielles.
C’est à ce niveau que je situe le débat.
Ces dernières semaines, deux coalitions mondiales se sont formées autour de la gouvernance de l’intelligence artificielle, l’une portée depuis Pékin, l’autre depuis Washington. Une dizaine de pays africains ont rejoint la première. Aucun, à ce jour, ne figure dans la seconde. Ce positionnement compte. Il ne suffit pas.
Une charte signée à Shanghai ne change rien, à elle seule, à la réalité d’une PME qui n’a ni les compétences, ni les outils, ni la confiance nécessaires pour utiliser l’intelligence artificielle dans son activité quotidienne. La souveraineté qui se négocie dans les sommets a besoin d’une souveraineté qui se construit à Douala, à Cotonou, à Abidjan. Sans la seconde, la première reste un exercice diplomatique.
Je le constate depuis sept ans, en formant plus de six cents organisations entre l’Europe et l’Afrique francophone. Le chantier réel ne se joue pas dans les sommets. Il se joue sur trois angles morts, qu’on cite souvent séparément et qu’on ne traite presque jamais ensemble.
Former, pas équiper
On parle beaucoup d’infrastructures : câbles sous-marins, centres de données, calcul souverain. Tout cela est nécessaire. Mais un centre de données sans compétences locales pour l’exploiter reste une coquille vide.
D’ici 2030, 230 millions d’emplois en Afrique subsaharienne exigeront des compétences numériques. Cela suppose de former ou de requalifier près de 650 millions de personnes, selon la Société financière internationale. Dans le même temps, 12 millions de jeunes Africains entrent chaque année sur le marché du travail, pour environ 3 millions d’emplois formels créés, selon les projections reprises par la Brookings Institution.
L’écart ne touche pas que les jeunes diplômés. Il touche les dirigeants de PME de quarante ou cinquante ans qui n’ont jamais eu accès à une formation IA pensée pour leur secteur. Ce sont pourtant eux qui décident, chaque jour, d’adopter un outil ou de le laisser de côté. La formation qui change quelque chose n’est pas celle des grandes écoles. C’est celle qui atteint le commerçant, l’artisan, la gérante d’atelier.
La diaspora : un capital, pas qu’un cœur
On parle souvent de la diaspora en termes de fierté ou de nostalgie. Rarement en termes de capital d’investissement.
Les transferts de la diaspora vers l’Afrique dépassent aujourd’hui 100 milliards de dollars par an, selon la Banque mondiale. Ce montant dépasse l’aide publique au développement et rivalise avec les investissements étrangers directs vers le continent. C’est le premier flux financier externe du continent, et le moins orienté vers l’investissement productif.
Une part infime de cette somme finance aujourd’hui l’équipement numérique ou la formation à l’IA des PME familiales que cette diaspora soutient déjà, souvent au quotidien. Le potentiel est immense. Le vrai chantier consiste à transformer un geste de solidarité familiale en levier d’investissement technologique structuré : obligations diaspora, fonds dédiés, accompagnement de proximité.
L’IA dans le tissu, pas dans le discours
Selon la Banque africaine de développement, les PME forment près de 90 % de l’économie africaine et portent plus de la moitié de l’emploi du continent. Ce sont elles, la vraie économie. Pas les licornes qui font la une, aussi importantes soient-elles pour l’image du continent.
L’écart d’adoption de l’IA reste pourtant immense. Selon Microsoft, l’usage de l’IA générative atteint en moyenne 27 % dans les pays du Nord, contre 15 % dans les pays du Sud, la majorité des pays africains restant sous la barre des 10 %. Ce n’est pas un problème d’appétence. C’est un problème d’accès, de langue, de coût et de confiance.
Une PME n’a pas besoin d’un grand modèle de langage souverain pour commencer. Elle a besoin d’un outil dans sa langue, à son échelle, et de quelqu’un pour lui montrer le gain de temps réel sur sa comptabilité, ses relances clients, sa gestion de stock. C’est à ce niveau que j’ai vu, formation après formation, la bascule se produire. Pas dans un discours sur la transformation numérique. Dans un tableau qui, soudain, se remplit tout seul.
J’ai consacré un chapitre de mon livre, L’Afrique et l’Intelligence Artificielle, à cette conviction : le continent n’a pas besoin d’importer une doctrine de l’IA. Il a besoin de produire la sienne, PME par PME, secteur par secteur.
Le choix qui reste à faire
La souveraineté numérique n’est pas un état qu’on atteint par déclaration. C’est une accumulation : une compétence acquise, une PME formée, une diaspora réorientée vers l’investissement plutôt que vers la seule consommation, ligne après ligne, transaction après transaction.
Les blocs géopolitiques écriront les grandes règles du jeu mondial. Ils ne formeront pas la gérante de l’atelier de Douala. Ce travail-là revient à d’autres acteurs : les formateurs, les diasporas, les institutions locales, les PME elles-mêmes.
C’est PME par PME que l’Afrique deviendra actrice de l’intelligence artificielle, ou spectatrice. Ce choix ne se fait pas dans une salle de sommet. Il se fait chaque jour, dans chaque entreprise du continent.
* Kuate Joël Parfait est ingénieur, entrepreneur, consultant en intelligence artificielle et big data, formateur certifié et auteur. Basé à Bruxelles, il dirige Digital House Company, ainsi que l’incubateur CAURIS DIGITAL à Yaoundé. En sept ans, il a formé plus de six cents organisations en Belgique, en appui d’organismes institutionnels, sur l’intelligence artificielle, la transformation numérique et la conformité réglementaire.
Titulaire d’un Mastère en architecture logicielle et big data, Il est l’auteur de « L’Afrique et l’Intelligence Artificielle : Vers un avenir durable et innovant » (2024), et intervient régulièrement comme conférencier international sur les enjeux de souveraineté numérique et d’intelligence artificielle appliquée, entre l’Europe, le Canada et l’Afrique francophone.
Kuate Joël Parfait


















