La mémoire des martyrs de 1959 : une histoire incomplète et un hommage en quête d’identités

par admin9775

La République démocratique du Congo commémore ce vendredi le 66e anniversaire des émeutes du 4 janvier 1959, événement fondateur qui précipita la fin du Congo belge et ouvrit la voie à l’indépendance nationale. Pourtant, derrière les cérémonies officielles se cache une amnésie troublante : l’identité des 47 à 300 martyrs congolais tués lors de cette répression coloniale reste inconnue, leurs tombes effacées du paysage urbain.

Le tournant historique

Ce jour-là à Léopoldville (actuelle Kinshasa), un meeting de l’ABAKO (Alliance des Bakongo), dirigé par Joseph Kasa-Vubu, devait permettre aux leaders congolais de restituer les travaux du congrès panafricain d’Accra. Interdit par les autorités coloniales, le rassemblement se transforme en soulèvement lorsque Kasa-Vubu lance à la foule : « Le meeting n’aura pas lieu, mais gardez foi en l’indépendance ».

Le slogan « Vive l’indépendance ! » embrase la ville. Pendant trois jours, des émeutes sans précédent secouent la capitale coloniale, avec incendies de commerces, destructions de véhicules et affrontements avec les forces de l’ordre. « Personne ne s’attendait à une telle explosion », témoigne le journaliste Mwissa Camus, alors présent.

Une répression aux bilans controversés

Le bilan officiel belge fait état de 49 morts, mais l’ABAKO et plusieurs historiens évoquent plusieurs centaines de victimes. « Le nombre réel pourrait se situer entre 100 et 300 », estime l’historien Léon de Saint-Moulin. Pour lui, ces événements constituent « un tournant décisif » qui obligea le pouvoir colonial à « prendre conscience que l’aspiration à l’indépendance était profonde et largement partagée ».

La tension était exacerbée par un contexte sportif particulier : la défaite le même jour du club congolais AS Vita Club face à Mikado, équipe liée à la compagnie aérienne belge Sabena, avait mis les supporters en effervescence avant qu’ils ne rejoignent les militants de l’ABAKO.

La disparition des traces mémorielles

Soixante-six ans plus tard, l’identité des victimes reste un mystère. Selon l’écrivain et chercheur Marcel Yabili, « aucune recherche officielle n’a permis d’identifier leurs noms ou leurs tombes ». Enterrés initialement au cimetière des Noirs dans la commune de Ngiri-Ngiri, leurs sépultures ont été rasées et remplacées par un bâtiment, effaçant ainsi tout lieu de mémoire physique.

Cette absence de traces tangibles interroge sur la manière dont la jeune nation a construit son récit mémoriel. « Nous célébrons des martyrs sans visage, sans nom, sans sépulture », constate un historien congolais sous couvert d’anonymat. « C’est le paradoxe d’une commémoration nationale fondée sur une mémoire incomplète. »

L’héritage d’un soulèvement fondateur

Les événements de janvier 1959 marquent cependant un point de non-retour. Moins de dix-huit mois plus tard, le 30 juin 1960, le Congo accédait à l’indépendance, avec Joseph Kasa-Vubu comme premier président.

Aujourd’hui, la Journée des martyrs de l’indépendance s’inscrit dans un contexte national particulier où les questions de souveraineté et de résistance face aux ingérences étrangères résonnent avec acuité. Les commémorations officielles célèbrent « ceux qui ont offert leur vie pour la liberté de la nation », selon les termes du programme gouvernemental.

Pourtant, derrière l’hommage officiel persiste un vide mémoriel que certains chercheurs et acteurs de la société civile tentent de combler. Des initiatives citoyennes se multiplient pour recueillir les derniers témoignages et reconstituer les événements dans leur complexité.

« L’histoire ne doit pas seulement être commémorée, elle doit être connue dans sa vérité », plaide Marcel Yabili. « Ces hommes et ces femmes méritent plus qu’une mention anonyme dans nos livres d’histoire. Ils méritent un nom, une histoire, une reconnaissance. »

Alors que la RDC continue de se construire comme nation, la quête d’identité de ses premiers martyrs symbolise peut-être une quête plus large : celle d’une mémoire nationale assumée, complète et partagée, fondement nécessaire pour affronter les défis du présent et construire l’avenir.

Par Pascal Kabeya
CONGO PUB Online

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