L’ancien directeur de l’Hôtel des Mille Collines, Paul Rusesabagina, dont l’histoire a inspiré le film Hotel Rwanda, accuse le régime de Paul Kagame de graves violations des droits humains. Rencontré jeudi 29 octobre 2026 à Washington par le journaliste Stanis Bujakera Tshiamala, il est revenu sur son enlèvement en 2020, ses conditions de détention et la situation politique au Rwanda. Il a également évoqué les sanctions américaines contre Kigali, le conflit dans l’est de la RDC et les perspectives de paix.
Condamné à 25 ans de prison pour terrorisme après son retour forcé au Rwanda, Paul Rusesabagina avait été libéré en mars 2023, à la suite d’une commutation de peine. Depuis, il demeure l’une des voix les plus critiques à l’égard du président Paul Kagame.
Une détention qu’il décrit comme une torture psychologique

Paul Rusesabagina affirme avoir été détenu dans une cellule sans fenêtre, où ses geôliers contrôlaient l’éclairage. Selon son témoignage, la lumière était parfois éteinte à midi et rallumée à minuit, dans le but de le faire « souffrir psychologiquement ».
Il évoque également une forte augmentation du nombre de détenus dans la prison où il se trouvait. Celle-ci serait passée, selon lui, de 10 000 prisonniers à son arrivée à 18 000 au moment de sa libération, après deux ans et sept mois d’incarcération.
L’ancien détenu affirme que de nombreux prisonniers meurent en détention et évoque des disparitions ainsi que des corps qui auraient été abandonnés dans des cours d’eau ou retrouvés dans des lacs. Ces accusations constituent son témoignage et n’ont pas été indépendamment vérifiées dans les éléments disponibles.
L’opposition rwandaise sous pression, selon Rusesabagina

Interrogé sur les libertés politiques, Paul Rusesabagina estime que les opposants au Rwanda sont exposés à de graves dangers.
Il cite notamment Victoire Ingabire, dirigeante des FDU, qui avait été condamnée à 16 ans de prison après avoir voulu participer à l’élection présidentielle de 2010. Libérée après huit années de détention, elle aurait été de nouveau arrêtée, selon Rusesabagina, et serait actuellement détenue à l’isolement.
Il mentionne également Aimable Karasira et Déo Mushayidi, qu’il présente comme des personnes dont le sort mérite une attention particulière.
« Si vous voulez qu’une victime survive, il faut toujours en parler », affirme-t-il, appelant à maintenir l’attention sur les personnes qu’il considère comme victimes de la répression.
L’image du Rwanda remise en question

Alors que le Rwanda est souvent présenté comme un modèle de développement et de stabilité, Paul Rusesabagina attribue cette image à une stratégie d’influence et de corruption qu’il impute au président Kagame.
Il affirme que des responsables politiques et des journalistes étrangers auraient été rémunérés pour soutenir cette image. Il évoque également les sanctions visant certains responsables rwandais et la confiscation présumée de biens à l’étranger, qu’il interprète comme des signes d’un changement d’attitude de la communauté internationale.
Ces affirmations relèvent de son appréciation personnelle. Il s’interroge néanmoins sur l’avenir du Rwanda à l’horizon 2030 et sur la capacité du régime à maintenir sa position.
Les sanctions américaines, un message à Kigali

Commentant les sanctions américaines annoncées contre le ministère rwandais de la Défense et l’institution financière Zigama, Paul Rusesabagina les présente comme un avertissement adressé à Paul Kagame.
Selon lui, le président rwandais devrait retirer ses forces de la RDC avant d’y être contraint. Il estime que Kinshasa doit poursuivre ses démarches diplomatiques et maintenir la pression internationale.
L’ancien directeur de l’Hôtel des Mille Collines appelle également les Congolais à défendre leurs droits, tout en affirmant soutenir les efforts du président Félix Tshisekedi.
Les FDLR et les minerais au cœur du conflit

Paul Rusesabagina rejette l’argument sécuritaire avancé par Kigali pour justifier sa présence dans l’est de la RDC, notamment la menace que représenteraient les FDLR.
Il conteste l’idée que le Rwanda serait intervenu pour poursuivre ce groupe armé et affirme que les objectifs de Kigali seraient principalement économiques, liés à l’exploitation des minerais congolais.
« Le monde entier le voit. Le Rwanda exporte des minerais. Mais produit-il réellement tous les minerais qu’il exporte ? », s’interroge-t-il, accusant le Rwanda de commercialiser des ressources provenant de la RDC.
Il estime que l’économie minière joue un rôle important dans la pérennité du régime de Paul Kagame. Ces accusations s’inscrivent dans un débat régional marqué par les rapports internationaux sur les circuits d’exploitation et de commercialisation des minerais dans l’est congolais.
Washington et la résolution 2773 peuvent-ils faire avancer la paix ?
Interrogé sur les chances de voir l’accord de Washington et la résolution 2773 du Conseil de sécurité conduire au retrait des troupes rwandaises, Paul Rusesabagina se dit optimiste.
Il considère les sanctions américaines comme un signal que Kigali devrait prendre au sérieux et appelle les autorités congolaises à poursuivre leurs démarches diplomatiques.
Il soutient par ailleurs l’appel de Kinshasa invitant les investisseurs et les sponsors sportifs à revoir leurs relations avec Kigali, déclarant : « Je soutiens Kinshasa à 150 %. »
Un message aux Congolais et à Félix Tshisekedi
Aux populations de l’est de la RDC, qui vivent les conséquences du conflit, Paul Rusesabagina adresse un message de persévérance : « Battez-vous pour vos droits. Il ne faut jamais abandonner. »
Au président Félix Tshisekedi, il affirme vouloir transmettre son soutien, estimant que de nombreux interlocuteurs, y compris des diplomates, seraient également favorables à sa position.
Critique du régime et mise en garde contre les discours de haine
Paul Rusesabagina rejette l’idée selon laquelle les critiques contre Paul Kagame alimenteraient nécessairement les discours de haine visant les Tutsi.
Il affirme que les Tutsi ne soutiennent pas tous le président rwandais et cite notamment les Banyamulenge, dont certains seraient opposés à son régime. Il évoque également le cas d’un Tutsi rwandais qui aurait été assassiné, selon son récit, pour contester l’argument selon lequel Kagame agirait au nom de la protection de cette communauté.
« Rentrer au Rwanda, c’est mon rêve »
Malgré les accusations qu’il porte contre le régime rwandais, Paul Rusesabagina affirme souhaiter retourner un jour dans son pays.
« C’est la terre de mes ancêtres, le pays de mon père, de mon grand-père, de mes arrière-grands-parents. C’est mon pays », déclare-t-il.
Il dit toutefois craindre pour sa sécurité, affirmant que Paul Kagame aurait cherché à le faire tuer. Il conclut en assurant qu’il ne se rendra jamais au président rwandais et qu’il poursuivra son combat jusqu’à la fin.
Les déclarations de Paul Rusesabagina à Washington donnent ainsi à entendre le témoignage d’un ancien détenu devenu opposant, dont les accusations contre Kigali s’inscrivent dans un contexte de tensions persistantes entre le Rwanda et la République démocratique du Congo.
Par Pascal Kabeya
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