Face aux Houthis, l’Arabie saoudite constate les limites de son alliance avec les États-Unis

Longtemps persuadée de pouvoir compter sur le parapluie sécuritaire américain, l’Arabie saoudite se heurte aux limites de son alliance avec Washington. Notoirement opposée à la guerre entre les États-Unis et l’Iran, par crainte des conséquences sur sa sécurité et son économie, la pétromonarchie se retrouve désormais entraînée dans le conflit, malgré elle, avec la reprise des attaques des Houthis yéménites.

Après plusieurs années d’accalmie consécutives à la trêve de 2022, le conflit qui oppose l’Iran aux États-Unis depuis le 28 février a ravivé la guerre au Yémen, dans laquelle Riyad est engagé depuis 2015, à la tête d’une coalition militaire arabe opposée aux rebelles chiites, alliés de Téhéran. 

Le 20 juillet, ces derniers ont annoncé un « blocus” maritime visant les navires saoudiens en mer Rouge, présenté comme une riposte au « siège” imposé selon eux au Yémen, avant d’intensifier leurs attaques contre le royaume et ses infrastructures pétrolières depuis début septembre. Des attaques qui se sont rapprochées du cœur du royaume. Mardi, la défense antiaérienne saoudienne a affirmé avoir intercepté un drone au sud de La Mecque. Riyad, accuse les Houthis d’avoir visé la ville sainte, ce qu’ils démentent. 

Yémen : le détroit de Bab el-Mandeb
Yémen : le détroit de Bab el-Mandeb Paz Pizarro, Sylvie Husson, Sabrina Blanchard, AFP

Même les débouchés commerciaux saoudiens ne sont plus à l’abri. Après avoir pris le contrôle de la rive yéménite du détroit de Bab el-Mandeb, passage stratégique entre la mer Rouge et le golfe d’Aden, les Houthis ont affirmé que seuls les navires saoudiens seraient visés, les autres bâtiments, notamment américains, restant autorisés à circuler. 

Un coup dur pour les exportations pétrolières du pays, qui doit déjà composer avec les perturbations affectant l’autre grande artère maritime de la région, le détroit d’Ormuz, bloqué par l’Iran, et la fermeture temporaire de son oléoduc Est-Ouest, endommagé par des drones lancés depuis l’Irak.

Trump « semble a tourné le dos aux Saoudiens »

C’est dans ce contexte que, selon le média américain en ligne Axios, le prince héritier et dirigeant de fait de l’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane (MBS), avait appelé Donald Trump à deux reprises, le 10 septembre, pour lui demander d’ordonner des frappes contre les Houthis. En vain, le président américain a éconduit son « ami” MBS.

Donald Trump a même expliqué le lendemain que c’est à la demande des Houthis que l’armée américaine n’intervient pas dans le conflit avec l’Arabie saoudite. « Nous avons eu des discussions. Les Houthis nous ont appelés » et « ils ne veulent pas que nous nous en prenions à eux », a-t-il déclaré. Promettant de « régler cela », le président a ajouté que les rebelles pro-iraniens laissaient passer la plupart des navires et qu’ils étaient en mauvais terme avec un seul pays.

Par ailleurs, selon Reuters, des responsables américains ont rencontré les Houthis le week-end dernier à Oman. Les rebelles ont assuré ne pas vouloir attaquer les navires américains et respecter le cessez-le-feu conclu l’an dernier avec Washington. En 2025, l’armée américaine avait bombardé les rebelles chiites après leurs attaques contre des navires commerciaux au large du Bab el-Mandeb, en soutien au Hamas dans la guerre contre Israël.

« Par ses déclarations comme par son absence d’action, et compte tenu de la manière dont Trump agit habituellement, on a le sentiment qu’il a tourné le dos aux Saoudiens”, note Ben Hodges, lieutenant-général américain à la retraite, ancien commandant des forces terrestres américaines en Europe et du Commandement terrestre allié de l’Otan.

Désormais analyste et commentateur des questions de défense et de sécurité, Ben Hodges, estime que face aux derniers développements de la guerre au Moyen-Orient, les États-Unis doivent épouser une approche stratégique plus large, permettant à la fois de faire pression sur l’Iran et de l’isoler, mais aussi de soutenir ses alliés saoudiens. 

« Je pense que nous risquons de perdre un allié si les Saoudiens constatent que nous ne viendrons pas à leur secours”, poursuit-il.

Pour l’instant, l’administration Trump semble avoir adopté une doctrine de soutien limité. Mardi, un responsable américain s’exprimant sous couvert d’anonymat a indiqué à l’AFP qu’une unité du Commandement central américain avait été mise en place pour renforcer le partage de renseignements avec Riyad et préparer un éventuel soutien aux forces saoudiennes. Une coopération qui, selon ce responsable, témoigne du maintien d’une « alliance sécuritaire forte” entre les deux pays. 

Washington « n’est plus un garant de sécurité fiable »

Pour Riyad et MBS, le réveil est rude. L’Arabie saoudite consacre depuis des décennies des sommes considérables à sa défense et a construit son alliance avec Washington sur la promesse implicite que les États-Unis seraient toujours garants de sa sécurité. 

Une promesse qui remonte à la rencontre entre le président Franklin D. Roosevelt et le roi Abdelaziz Ibn Saoud, en 1945, et au pacte informel qui en est issu : la protection américaine en échange d’un partenariat stratégique et pétrolier. Plus de 80 ans plus tard, les attaques des Houthis mettent à rude épreuve cette garantie. 

« Les États-Unis ne se sont pas révélés être un garant de sécurité fiable pour les pays du Golfe, qui ne voulaient pas d’une guerre contre l’Iran, mais Washington a décidé d’y aller malgré tout », indique H. A. Hellyer, chercheur au Royal United Services Institute. « Dans ce contexte, il n’est peut-être pas surprenant que les Saoudiens n’aient pas obtenu l’aide qu’ils espéraient », estime ce spécialiste du Moyen-Orient et des questions de sécurité. 

Déjà empêtré dans la guerre contre l’Iran, Donald Trump refuse donc d’ouvrir un nouveau front au Yémen, alors même que les capacités militaires américaines sont mises à rude épreuve : lundi, le Pentagone a reconnu une pénurie de munitions liée au conflit iranien, après des mois de dénégations de la Maison Blanche. 

« Le Commandement central américain a déclaré il y a près d’un mois qu’ils avaient atteint la limite de ce qu’ils pensaient pouvoir obtenir par des frappes militaires contre l’Iran pour tenter d’influencer les calculs du régime, rappelle Ben Hodges. Bombarder Mokha [port situé sur la côte ouest du Yémen désormais contrôlé par les rebelles], ne servira à rien”. 

Riyad a mené des frappes contre les Houthis pendant des années, principalement entre 2015 et 2022, année du cessez-le-feu qui a volé en éclats cet été, sans changer le rapport de force avec les rebelles chiites. Ces dernières semaines, l’armée saoudienne a multiplié les frappes aériennes contre les bastions rebellles, sans parvenir à ralentir leur progression.

Ben Hodges se dit certain que l’état-major du Commandement central a dû envisager toutes les possibilités et toutes les éventualités dans ce cadre. « Quant à savoir si l’administration les a écoutées ou non, c’est une autre histoire, ajoute-t-il. L’armée américaine étant déjà confrontée à une situation logistique difficile sur place, mener davantage d’opérations de l’autre côté de la péninsule Arabique serait difficile à soutenir ». 

Pas de nouveau front donc, surtout à quelques semaines des élections de mi-mandat aux États-Unis, alors que la guerre fait flamber le coût de l’énergie, avec des prix de l’essence et du diesel qui pourraient peser lourdement sur les scores des Républicains. 

MBS cherche de nouvelles garanties sécuritaires

Le refus de Donald Trump met en lumière la vulnérabilité de Riyad, qui dépend toujours autant du soutien militaire américain. Une vulnérabilité que la déroute des forces loyalistes yéménites, censées empêcher les Houthis d’atteindre Bab el Mandeb, est venue mettre cruellement en lumière, révélant les limites de la stratégie et de l’engagement militaire saoudiens au Yémen. 

« L’Arabie saoudite, qui dispose d’immenses ressources financières, mais aussi de capacités militaires considérables, doit prendre ses responsabilités », tranche Ben Hodges, qui pense que cette situation pourrait être un moment décisif pour les Saoudiens afin de savoir s’ils sont réellement capables de se défendre eux-mêmes.

« Les États-Unis travaillent avec l’armée saoudienne depuis longtemps et beaucoup s’attendent à ce que les Saoudiens utilisent les capacités qu’ils ont achetées et les compétences acquises grâce aux formations dispensées, poursuit-il. Certains pourraient légitimement demander pourquoi, malgré tous les investissements réalisés dans la région, ils ne sont pas capables d’aider leur allié yéménite face aux Houthis ».

Face à ces difficultés, Mohammed ben Salmane cherche à diversifier ses partenariats sécuritaires. Le 7 août, l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan ont signé à La Mecque un accord de défense mutuelle prévoyant qu’une attaque contre l’un des trois pays soit considérée comme une attaque contre les autres. Mais ce pacte ne vaut pas engagement automatique à intervenir militairement. Le 10 septembre, Islamabad a précisé qu’aucune réponse militaire aux attaques des Houthis n’avait été discutée dans ce cadre

Le 15 septembre, le prince héritier s’est rendu au Caire, où le président Abdel Fattah al-Sissi a affiché sa solidarité avec Riyad et défendu la liberté de navigation en mer Rouge et autour de Bab el-Mandeb, sans toutefois annoncer d’engagement militaire contre les Houthis… 

« L’Arabie saoudite a également demandé de l’aide à d’autres pays, notamment au Royaume-Uni, insiste H. A. Hellyer, interrogé sur l’antenne anglophone de France 24. Reste à voir quels pays répondront à cet appel à l’aide, et ce que les Saoudiens seront capables de faire pour les repousser et soutenir le gouvernement yéménite ».  

En laissant planer le doute sur sa volonté de défendre le royaume, Donald Trump pousse Mohammed ben Salmane à chercher de nouvelles alliances qui ne peuvent, l’accord de la Mecque le démontre, permettre à Riyad de se détourner de Washington.

Une dépendance qui pourrait, à terme, contraindre le prince héritier à se rapprocher d’Israël et à rejoindre les accords d’Abraham, comme l’exige Donald Trump. Il conditionne l’accord nucléaire civil américano-saoudien à une normalisation avec Israël et à l’adhésion aux accords d’Abraham.

France 24

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