Le président français Emmanuel Macron se rend en fin de semaine aux Émirats arabes unis, où la France dispose d’une base militaire permanente. La traditionnelle visite aux forces armées de la période des fêtes de fin d’année sera doublée d’une rencontre avec les autorités de cette monarchie du Golfe, partenaire stratégique de la France dans de nombreux domaines. Une proximité qui à ce jour ne semble pas troublée par l’implication des Émirats arabes unis dans plusieurs crises. Yémen, Soudan, Libye : dans ces pays déchirés par des conflits internes, les Émirats arabes unis ont choisi de peser en fournissant d’abondants moyens militaires.
La plainte a été rejetée en avril 2025 par la Cour internationale de justice, mais c’est bien de « complicité de génocide » que le Soudan a accusé les Émirats arabes unis (EAU), soutiens des paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR), en lutte contre l’armée régulière du Soudan. Dans ce conflit qui a fait des dizaines de milliers de morts, de nombreuses enquêtes documentent le flux de moyens militaires (armes, mercenaires, carburant) émiriens au bénéfice des FSR de Mohammed Hamdan Daglo, alias Hemedti. Le mois dernier, Amnesty International a accusé les paramilitaires soudanais de « crimes de guerre » lors de la prise de la ville d’El-Facher et dénoncé le « soutien » des Émirats arabes unis.
En Libye également, les Émirats arabes unis ont choisi un camp : celui du général Khalifa Haftar, opposé au gouvernement reconnu par la communauté internationale. C’est notamment à partir du territoire libyen que s’organise le flux d’armes fournies par les Émirats arabes unis à destination des FSR du Soudan.
Le soutien militaire des Émirats arabes unis, on le constate aussi au Yémen, en appui aux sécessionnistes du sud du pays. Ces derniers se sont récemment emparés de territoires, jusque-là contrôlés par le gouvernement officiel. Cette poussée sécessionniste aggrave la fragmentation d’un pays déjà divisé, puisqu’une autre rébellion, celle des Houthis, règne depuis des années sur de vastes territoires du Yémen, y compris Sanaa la capitale.
« L’analyse des Émirats est qu’il faut soutenir des « hommes forts », souvent issus des rangs militaires, contre ce qui est perçu comme une menace islamiste », analyse Jean-Loup Samaan, chercheur associé à l’Institut Montaigne et spécialiste des pays du Golfe. Menace considérée comme « existentielle » par les Émirats arabes unis et leur dirigeant Mohammed ben Zayed, surnommé « MBZ ». Au Yémen, ce sont d’ailleurs des forces qualifiées d’« islamistes » que les forces sudistes soutenues par les Émirats arabes unis ont récemment fait reculer.
Cette vision idéologique anti-islamiste n’est pas la seule explication de l’interventionnisme émirien. Ainsi, les ressources naturelles du Soudan aiguisent les appétits de tous les États étrangers qui tentent de peser dans le conflit qui ravage ce pays. « Les questions économiques sont secondaires mais comptent aussi », estime Thierry Vircoulon, chercheur associé à l’Ifri, qui mentionne les ressources en or du Soudan. Le chercheur rappelle aussi que l’accès à la mer Rouge est un objectif stratégique des Émirats arabes unis.
Mohammed ben Zayed dit « MBZ »
Les Émirats arabes unis sont une fédération de sept émirats, parmi lesquels Dubai et Abou Dhabi. C’est ce dernier qui porte la politique d’ingérence armée – non reconnue officiellement – des Émirats. Mohammed ben Zayed (MBZ) est à la fois l’émir d’Abou Dhabi et le président de la fédération. C’est à ce dirigeant, militaire de formation, que l’on attribue les choix stratégiques de son pays.
Le monarque a détesté les « Printemps arabes » de 2011, interprétés comme favorables aux islamistes, en particulier à la mouvance des Frères musulmans. Un dirigeant qui, depuis, ne cesse de soutenir un mouvement contre-révolutionnaire qui vise à faire reculer toute idée d’islam politique dans son environnement. Cette politique interventionniste des Émirats arabes unis reposant sur la force a valu au pays le surnom de « Sparte du Moyen-Orient » en référence à la cité grecque, puissance militaire de l’Antiquité.
Visite d’Emmanuel Macron
Mais l’interventionnisme massif des Émirats arabes unis dans des pays déchirés entre factions rivales ne fait aucunement obstacle aux excellentes relations entre ce pays et les Occidentaux. En ce mois de décembre 2025, Emmanuel Macron est ainsi attendu aux EAU pour y rendre visite aux forces armées déployées dans ce pays. Pas moins de 900 hommes y sont stationnés sur une base aérienne (Al Dhafra), dans le port d’Abou Dhabi, et dans un camp terrestre hébergeant le 5e Régiment de cuirassiers.
Le président français profitera de son déplacement auprès de ces troupes pour rencontrer les dirigeants des Émirats arabes unis (mais l’Élysée ne mentionne pas explicitement un entretien avec Mohammed ben Zayed). Emmanuel Macron se rend ainsi chez un partenaire stratégique de la France mais également chez un de ses gros clients, puisque les Émirats arabes unis ont été le premier acheteur d’armements français ces dix dernières années.
« Les Émirats sont un fournisseur d’énergie, mais pas seulement, note le chercheur Jean-Loup Samaan. C’est aussi un partenaire militaire. Et il y a une coopération éducative avec la Sorbonne-Abou Dhabi et une coopération culturelle avec le Louvre. »
Une nouvelle coopération dans le domaine de l’intelligence artificielle promet d’être « très structurante », selon Jean-Loup Samaan, car « les Émirats sont l’un des principaux investisseurs au niveau mondial ». Pour le chercheur, « cela explique le silence ou la volonté de ne pas froisser les Émirats arabes unis » qui bénéficient effectivement de la plus grande bienveillance de leurs alliés occidentaux.
Restent des constats qui posent question, comme la présence de matériel militaire français équipant des blindés émiriens engagés dans la guerre au Soudan, un fait documenté par Amnesty International. « Le Soudan, c’est la plus grande guerre et la plus grande crise humanitaire actuellement en Afrique et les empreintes des Émiriens sont partout sur le champ de bataille », pointe le chercheur Thierry Vircoulon (Ifri) selon lequel « il y a matière à s’interroger sur les obligations de la France en matière de garanties de non-réexport » des équipements militaires made in France.
Divergences entre monarchies du Golfe
Comme l’Arabie saoudite ou le Qatar, les Émirats arabes unis ont su s’imposer comme alliés stratégiques incontournables pour les Occidentaux. Mais chacune de ces richissimes monarchies pétrolières joue sa partition. Ainsi les Émirats arabes unis (comme Bahreïn, autre monarchie arabe du Golfe) ont normalisé leurs relations avec Israël dans le cadre des accords d’Abraham, ce qui n’est pas le cas de l’Arabie saoudite ni du Qatar.
L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar sont membres du Conseil de coopération du Golfe (avec le Koweït, Oman et Bahreïn) mais leurs différences éclatent parfois au grand jour. C’est le cas actuellement au Yémen, où le soutien des Émirats arabes unis aux séparatistes du Sud défie le gouvernement internationalement reconnu. Ce dernier est, lui, avant tout soutenu par l’Arabie saoudite.
On a même vu ces monarchies du Golfe s’opposer brutalement dans la période récente. Ainsi, en 2017, les Émirats arabes unis ont pris la tête d’un mouvement visant à isoler le Qatar, jugé trop favorable aux mouvements islamistes de la région.
RFI






