Le professeur Jean-Jacques Muyembe, figure mondiale de la virologie et co-découvreur du virus Ebola en 1976 à Yambuku, a exprimé sa colère face au retard dans la détection de la nouvelle épidémie de maladie à virus Ebola qui frappe actuellement la République démocratique du Congo.
Dans une interview accordée ce dimanche 17 mai, alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) venait de classer l’épidémie d’Ebola Bundibugyo comme urgence de santé publique de portée internationale, le scientifique congolais a néanmoins appelé la population au calme, affirmant sa confiance dans la capacité du pays à contenir cette 17ᵉ flambée épidémique.
Selon les chiffres communiqués par les autorités sanitaires, 246 cas suspects et 80 décès ont déjà été enregistrés. Pour Jean-Jacques Muyembe, ces données traduisent une situation préoccupante.
« En quelques semaines, nous avons déjà autant de décès. Cela veut dire que le virus circule dans la population », a-t-il averti.
Un retard de détection vivement critiqué
Le professeur Muyembe a dénoncé les défaillances du système de surveillance sanitaire, après la révélation d’un premier cas dont les symptômes remonteraient au 24 avril à Bunia.
« Notre système de surveillance n’a pas fonctionné. C’est une irresponsabilité collective », a-t-il regretté, pointant non seulement les autorités sanitaires, mais aussi les responsables politiques locaux qui auraient eu connaissance des décès sans alerter suffisamment tôt.
Le virologue explique également que les premiers tests effectués sur place étaient limités à la détection de la souche Zaïre du virus Ebola, plus fréquente en RDC, ce qui aurait retardé l’identification de la souche Bundibugyo.
« Les échantillons envoyés à l’INRB ont permis de confirmer rapidement la présence du virus grâce à d’autres techniques de diagnostic », a-t-il précisé.
Un cas confirmé à Goma
Jean-Jacques Muyembe a confirmé l’existence d’un cas positif à Goma, concernant une femme dont le mari serait décédé à Bunia.
Selon lui, les équipes épidémiologiques travaillent actuellement à identifier et suivre tous les contacts potentiels afin de limiter la propagation du virus dans cette ville stratégique de l’est du pays.
En revanche, il a démenti l’existence d’un cas confirmé à Kinshasa après des informations relayées par certaines organisations internationales.
« La personne testée à Kinshasa est négative pour la souche Bundibugyo », a-t-il assuré.
Une souche moins mortelle, mais sans vaccin

Le professeur Muyembe a expliqué que la souche Bundibugyo présente un taux de mortalité inférieur à celui de la souche Zaïre.
« Avec Bundibugyo, la mortalité tourne autour de 30 %, alors qu’elle dépasse souvent 80 % avec la souche Zaïre », a-t-il indiqué.
Cependant, contrairement à la souche Zaïre, aucun vaccin homologué ni traitement spécifique n’existe actuellement contre Ebola Bundibugyo.
Malgré cela, le scientifique estime que la RDC possède l’expérience nécessaire pour contenir cette épidémie grâce aux mesures classiques de santé publique : isolement des malades, suivi des cas contacts, enterrements sécurisés et respect strict des règles d’hygiène.
« Sur les 17 épidémies vécues en RDC, 15 ont été maîtrisées sans vaccin ni traitement spécifique », a-t-il rappelé.
Le défi sécuritaire en Ituri
Cette nouvelle épidémie intervient dans un contexte sécuritaire particulièrement fragile dans la province de l’Ituri, où sévissent les rebelles des ADF ainsi que plusieurs groupes armés locaux.
Pour Jean-Jacques Muyembe, cette instabilité compromet sérieusement les efforts de surveillance et de riposte.
« Ce n’est pas la première fois que nous devons gérer une épidémie dans une zone de conflit. Nous avons déjà vécu cela à Beni et Butembo entre 2018 et 2020 », a-t-il souligné.
Le gouvernement mobilisé

Après plusieurs jours marqués principalement par les communications de l’Africa CDC et de l’OMS, le gouvernement congolais a officiellement déclaré l’épidémie le 15 mai dernier.
Face à la presse, le ministre de la Santé, Samuel Roger Kamba, a reconnu les défis liés à la traçabilité des cas contacts et à l’absence de vaccin contre la souche Bundibugyo.
« Nous devons retrouver toutes les personnes qui ont été en contact avec les malades afin de prévenir les contaminations », a déclaré le ministre.
Samuel Roger Kamba a toutefois insisté sur l’expérience accumulée par la RDC dans la gestion des précédentes épidémies d’Ebola.
« La RDC possède les capacités, les connaissances et les moyens nécessaires pour répondre à cette épidémie », a-t-il assuré.
Le ministre a également annoncé son arrivée à Bunia afin de superviser personnellement les opérations de riposte et renforcer la coordination avec les équipes sanitaires et les partenaires internationaux.
« La RDC a déjà vaincu Ebola à seize reprises. Et pour la 17ᵉ fois, nous vaincrons encore cette épidémie grâce à l’unité, à la vigilance et à la mobilisation de tous », a-t-il affirmé.
La résurgence de l’épidémie d’Ebola en province de l’Ituri commence à produire ses premiers effets au sein des milieux humanitaires et expatriés opérant dans l’est de la République démocratique du Congo.
Par Pascal Kabeya
CONGO PUB Online





