Tribune de Maman Ndombe : « Le 16 mai 1997, nous avons compris que le régime Mobutu était déjà tombé »

par admin9775

l y a des journées qui résument à elles seules l’effondrement d’un système. Le 16 mai 1997 fut de celles-là. Ce jour-là, au dernier Conseil des ministres du gouvernement dirigé par le général Norbert Likulia Bolongo, tout indiquait déjà que le régime du maréchal Mobutu Sese Seko vivait ses dernières heures.

L’atmosphère dans la salle de réunion était lourde, tendue, presque irréelle. Les ministres, nerveux et agités, réclamaient leurs émoluments qu’ils n’avaient jamais perçus depuis leur entrée en fonction. L’État était à bout de souffle. Les institutions fonctionnaient encore en apparence, mais l’autorité et les moyens avaient déjà disparu.

Ce matin-là, le Premier ministre me demanda, en ma qualité de ministre de l’Économie, de me rendre à la Banque du Zaïre afin de retirer des fonds pour payer les membres du gouvernement et leurs cabinets. Pourtant, cette mission ne relevait nullement de mes attributions. Avant même mon départ, le ministre des Finances, Kasereka Kasai, déjà en contact avec le gouverneur de la Banque du Zaïre, me glissa discrètement à l’oreille : « Mama Ndombe, il n’y a plus rien à la banque. Les caisses sont vides. »

J’appelai malgré tout le gouverneur Jean-Claude Masangu Mulongo Ndjamboleka pour lui transmettre les instructions du Premier ministre. Sa réponse résonne encore dans ma mémoire. Il se contenta de rire avant de déclarer : « Mais maman Ndombe, ici il n’y a plus rien. »

À cet instant, le Zaïre n’était déjà plus qu’un État sans ressources, suspendu au-dessus du vide.

Lorsque je regagnai la salle du Conseil, une autre scène marquante se déroulait sous nos yeux. Le général Donat Mahele Lieko Bokungu tonnait contre le Premier ministre. Sa colère était celle d’un militaire abandonné par le pouvoir politique. Il reprochait au gouvernement de n’avoir jamais débloqué les moyens nécessaires pour soutenir les soldats engagés au front.

« Pourquoi un militaire irait exposer sa vie pour 100 dollars ? », lança-t-il avec amertume. « Croyez-vous qu’on peut gagner une guerre sans moyens ? Si vous ne voulez pas de cette guerre, dites-le-moi. »

Le Premier ministre tenta à plusieurs reprises de calmer le général, mais ce dernier poursuivit, visiblement bouleversé. Il évoqua une scène vécue la veille au camp Tshatshi, où il avait conseillé au président Mobutu de quitter Kinshasa, estimant ne plus être capable d’assurer sa sécurité. Selon ses propres mots, il avait même cru ne pas sortir vivant de cette confrontation avec l’entourage présidentiel.

Pendant ce temps, les ministres continuaient de réclamer leur argent, ignorant encore que les caisses de l’État étaient totalement vides. Le Premier ministre leur répétait simplement : « Maman Ndombe va vous servir. » Je lui fis alors parvenir une note écrite confirmant les propos du gouverneur Ndjamboleka : il n’y avait plus aucun fonds disponibles à la Banque du Zaïre. Mais cette vérité ne fut jamais communiquée officiellement aux membres du gouvernement.

Peu avant la fin de la réunion, le général Mahele, assis à mes côtés, me souffla discrètement en lingala : « Petite sœur, hier au camp Tshatshi c’était grave. La famille du président m’a insulté. Je ne pensais pas sortir vivant de là-bas. »

Ce furent les derniers mots que j’entendis de lui. Quelques heures plus tard, le général Mahele tombait sous les balles, emportant avec lui l’image d’un officier qui, jusqu’au bout, avait tenté d’éviter le chaos.

Dans l’après-midi, le Premier ministre me demanda de le rejoindre à sa résidence officielle, où se trouvait également le ministre des Finances. Nous avons dîné dans une atmosphère presque déconnectée de la réalité, alors que Kinshasa sombrait progressivement dans l’effervescence et la peur. Vers 16 heures, mon directeur de cabinet adjoint m’appela en urgence pour me demander de rentrer immédiatement chez moi : les forces de l’AFDL approchaient déjà de la capitale.

Je quittai la résidence sans revoir le Premier ministre, persuadée qu’il réglerait enfin la question des émoluments puisque le ministre des Finances était présent. Plus tard dans la soirée, j’appris qu’il avait lui aussi quitté les lieux sans revoir le chef du gouvernement.

Pendant ce temps, plusieurs ministres continuaient à m’appeler pour savoir si l’argent avait finalement été retiré de la banque.

La suite appartient à l’histoire.

Le lendemain, le régime s’effondrait. Le maréchal Mobutu quittait le pouvoir après plus de trois décennies de règne. Et dans le souvenir de cette journée du 16 mai 1997 demeure l’image saisissante d’un État vidé de ses ressources, d’un pouvoir incapable de répondre aux attentes les plus élémentaires de ses propres institutions, et d’une fin de règne qui se jouait déjà dans le silence des caisses vides.

Par Pascal Kabeya
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